Je pourrais encore appeler une absence le temps qui s’est écoulé, mon cher Aza, depuis la dernière fois que je t’ai écrit.
Quelques jours après l’entretien que j’eus avec Déterville, je tombai dans une maladie, que l’on nomme la fièvre. Si (comme je le crois) elle a été causée par les passions douloureuses qui m’agitèrent alors, je ne doute pas qu’elle n’ait été prolongée par les tristes réflexions dont je suis occupée, et par le regret d’avoir perdu l’amitié de Céline.
Quoiqu’elle ait paru s’intéresser à ma maladie, qu’elle m’ait rendu tous les soins qui dépendaient d’elle, c’était d’un air si froid, elle a eu si peu de ménagement pour mon âme, que je ne puis douter de l’altération de ses sentiments. L’extrême amitié qu’elle a pour son frère l’indispose contre moi, elle me reproche sans cesse de le rendre malheureux ; la honte de paraître ingrate m’intimide, les bontés affectées de Céline me gênent, mon embarras la contraint, la douceur et l’agrément sont bannis de notre commerce.
Malgré tant de contrariété et de peine de la part du frère et de sa sœur, je ne suis pas insensible aux événements qui changent leurs destinées.
Madame Déterville est morte. Cette mère dénaturée n’a point démenti son caractère, elle a donné tout son bien à son fils aîné. On espère que les gens de Loi empêcheront l’effet de cette injustice. Déterville, désintéressé par lui-même, se donne des peines infinies pour tirer Céline de l’oppression. Il semble que son malheur redouble son amitié pour elle ; outre qu’il vient la voir tous les jours, il lui écrit soir et matin ; ses Lettres sont remplies de si tendres plaintes contre moi, de si vives inquiétudes sur ma santé, que quoique Céline affecte, en me les lisant, de ne vouloir que m’instruire du progrès de leurs affaires, je démêle aisément le motif du prétexte.
Je ne doute pas que Déterville ne les écrive, afin qu’elles me soient lues ; néanmoins je suis persuadée qu’il s’en abstiendrait, s’il était instruit des reproches sanglants dont cette lecture est suivie. Ils font leur impression sur mon cœur. La tristesse me consume.
Jusqu’ici, au milieu des orages, je jouissais de la faible satisfaction de vivre en paix avec moi-même : aucune tache ne souillait la pureté de mon âme ; aucun remords ne la troublait ; à présent je ne puis penser, sans une sorte de mépris pour moi-même, que je rends malheureuses deux personnes auxquelles je dois la vie ; que je trouble le repos dont elles jouiraient sans moi, que je leur fais tout le mal qui est en mon pouvoir, et cependant je ne puis ni ne veux cesser d’être criminelle. Ma tendresse pour toi triomphe de mes remords. Aza, que je t’aime !
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